Matt Elliott – Howling Songs



Urgence







Tout commence par une sombre histoire de disque repoussé. C’est une habitude maintenant, quand vous vous présentez devant un vendeur de la Fnac & co le coeur battant, les pupilles brillantes et le coeur gonflé d’espoir, vous vous faite rabrouer violemment par un “non pas reçu” ou “mmm désolé, il est repoussé à une date inconnue”, voir même par le terrifiant “mince je devrai l’avoir, mais je ne l’ai pas reçu, je me demande pourquoi ?”. Bref, repartant la queue entre les jambes, l’air désespéré, on déambule dans les rayons, à la recherche d’une bonne surprise. Sait-on jamais, certains gagnent bien au loto.

Comme d’hab, de la musique tourne dans les étages. Les cds claquent dans les mains de ceux qui farfouillent et Un vendeur parle à une midinette. Une mélodie distillée par une guitare, une voix grave. Sympa. Et tout à coup c’est l’explosion, le bug, le blocage, la paralysie. Je reste droit comme un con, à écouter, à me prendre ma baffe. Juste à coté des deux qui continuent de bavasser, et qui doivent me prendre pour un mec qui vient de perdre son cerveau, voir un pervers qui tente d’écouter les conversations. La montée est tellement dantesque, que le vendeur se tourne pour baisser le son. Sacrilège. L’envie de sauter par-dessus le comptoir pour casser ce bras qui s’approche de la molette volume me submerge. On se contentera de se pencher pour vérifier la jaquette du disque qui est en train de tourner, de foncer dans le rayon, de saisir ce Matt Elliott, de passer à la caisse, et de se précipiter chez soi pour continuer le dit morceau, en espérant que la petite aventure ne soit pas un mirage (ou pire que le vendeur n’ait pas changé la jaquette après avoir inséré une nouvelle galette dans la sono du magasin. T’as pas l’air con avec le mauvais disque dans les oreilles.)






















Alors le fameux morceau, c’est Something About Ghosts, deuxième piste de son état. A dire vrai, si je n’avais pas pris le morceau au bon moment, je serais sûrement passé sans sourciller. Pourtant l’entame est belle. La voix grave de Matt Elliott hypnotise, les notes de guitares toutes fragiles rassurent. Et ce violon, qui perle, qui implore en second plan, torche le travail. Certes. Jolie folk song un peu désabusée. On en connaît des tonnes dans le genre, même si cette dernière à l’air réussie. La guitare se retrouve seule, commence à s’affermir. Le tout prend de l’assurance. La voix n’est plus, reste une mélodie qui prend corps. Le basculement s’opère à la troisième minute. Un espèce de miracle, un éclat qui saborde l’équilibre, qui broie les viscères. Un orchestre, un bataillon, que dis-je une armée déboule, explosant la trame du départ, nous noyant littéralement sous une bronca venu des pays de l’est. La guitare tonne, les violons virevoltent, le tempo s’emballe, implose, nous écrase. La montée est sublime, harassante, éprouvante. Tu as l’impression qu’un continent entier te tombe sur la tronche, te piétine, te crache à la gueule, pour finalement baiser ton cadavre avec tendresse. Tu as l’impression que les balkans veulent faire du hardcore avec des instruments acoustiques et t’inviter dans une transe qui va te violer la conscience. Tu as l’impression que l’on veut t’arracher le coeur, pour l’écrabouiller, et qu’on te dit que c’est bien fait, fallait s’y attendre, c’était trop beau pour ta connerie de palpitant engraissé par les Monster Munch. D’ailleurs le coeur, il bat, et il cherche désespérément une bouffée d’air, car tu cours comme un dératé pour ne pas se faire écraser par ce rouleau compresseur. C’est la Russie qui te tabasse alors que t’es même pas un journaliste, qui t’arrose de vodka pour t’immoler en hurlant de bonheur, même si je ne sais plus si la vodka, ça flambe. C’est grand, c’est beau, c’est un pillage d’émotion énorme, et les deux dernières minutes sont justes les deux plus belles putains de dernières minutes qui ont réussi à sauter dans mes oreilles, sans que je le demande, depuis un bail.



Alors oui, au fait, il y a l’ouverture du disque aussi, The Kubler Ross Model, longue ascension de 11 minutes, qui va laisser Matt Elliott chanter sur un lit sublime de guitares glissant comme de l’eau, et de violons tziganes à l’agonie, avant que tout se déchaîne, déborde, fulmine comme jamais. Les choeurs emplis de tristesse se font balayer par un soulèvement absolu, entre guitares électriques apocalyptiques, violons affolés sublimes, bruits électroniques, et mille grattes acoustiques en mode virtuose. Comme si tu foutais un groupe tzigane dans le plus gros des orages, avec un dingue de métal derrière, et une tornade qui parachève le tout. Les terres désolées et arides du départ se prennent une bombe atomique sur la trombine, tout le monde meurt, les flammes bouffent tout, les gens hurlent avant de voir peau et os partir en lambeaux, ce naze de schwarzy a du louper son bus, judgement day, au revoir madame colonne vertébrale. Monstrueux.

Oups j’allais oublier A Broken Flamenco, qui ne va s’enticher que d’une courte introduction, toujours a tomber à la renverse, Matt Elliott chantant d’une voix cristalline sur des cordes qui te percent l’aorte, qui te donnent l’impression d’être au mariage d’un enterré. Mais très vite, ça explose, ça échappe à tout contrôle, et cette fois un mur de trompettes enragées se callent sur la bourrasque, qui passera en deux temps, histoire de bien faire son travail, de tout casser et de ne laisser pas une seule mini miette de nos esprits. Le Flamenco de Matt se retrouve dans un tunnel aberrant, grondant comme la fin du monde, filant sous cette chape de plomb immense, comme si l’espace entier venait télescoper le plancher des vaches. Attention ta mâchoire tombe. Et ce n’est pas cet enchevêtrement de voix distordues par des réminiscences électro qui permettront de rebâtir la moindre parcelle de nos oreilles.










Attendez, je vous vois venir : non, il n’y a pas que des compositions qui filent vers le ciel avant d’exploser et d’engloutir notre pauvre petite tête. Il y a Berlin & Bisenthal par exemple. Mon dieu, Berlin & Bisenthal. C’est calme, c’est sublime. C’est une voix grave qui se balade sur un violon tzigane qui volera l’âme du plus insensible des humains sur cette terre. C’est une longue complainte qui se traîne, qui nous traîne comme un vulgaire sac. Qui nous retourne, qui nous transperce. Ca me rappelle quand j’étais môme et que ma mère m’emmenait dans des bars super bizarres de Paris pour écouter de la musique tzigane ou manouche. Des coins où je flipperai de revenir aujourd’hui tellement ça avait l’air coupe-gorge, alors que c’est sûrement les lieux les plus magiques de la capitale. Le morceau ne décolle pas, ou presque, et laisse la voix de Matt Elliott se dédoubler et se muer en choeur anciennement désespéré, maintenant résigné. Tu as envie de tourner en rond avec ta moitié au ralenti, en rigolant, avant de voir cette dernière disparaître à jamais.

I named this ship the tragedy, bless her and all who sail with her (ouf) en prendra le même chemin, sur plus de 6 minutes, alignant une superbe pop song traversée de cordes à chialer et d’une guitare qui résonne dans vos tympans. La deuxième partie est à crever, le « refrain » prend aux tripes, alors qu’il est déclamé le plus simplement du monde. Il se répète à n’en plus finir, parasitant notre cerveau qui le prend pour acquis, qui s’endort petit à petit, bercé par cette mélodie. Le bateau coule lentement, et vous vous en foutez, vous dodelinez de la tête en regardant les étoiles. Le problème, c’est que le morceau débarque sur Howling Song, et que Howling song c’est le traumatisme de l’année. Le bateau a coulé, et vous voila accroché à une planche de bois à luter pour ne pas périr, avalant des litres d’eau en moulinant désespérément des bras. Ce morceau, c’est comme si tous les spectres du monde fonçaient sur vous en entonnant un chant de guerre. C’est mille voix qui chantent sur un purgatoire drone pour vous pulvériser. La guitare acoustique peine à se faire entendre au milieu de cette chorale ultime, qui chavire en suivant les vagues de l’océan déchaîné.

Les deux morceaux ne vivent que imbriqué l’un à l’autre. La transition est indescriptible, effarante, aberrante. Les repères deviennent une notion fallacieuse, on cherche une échappatoire, on serait presque tenté d’arracher le casque, allumer la lumière, respirer et aller pisser un cou en se disant “c’est rien mon ptit loup, t’a juste fait un cauchemar, tu vas t’en remettre”. Sauf que le bordel est tellement beau qu’à peine la vidange effectuée, on fonce sur son pieu pour revivre le truc. Mais bien préparé cette fois, on se tient dur au polochon, comme quand on fait Space Moutain la deuxième fois. On fait le beau mais on serre quand même encore un peu les dents.











En plus Matt Elliott, certains le connaissent bien. Déjà (et surtout) parce qu’il était l’homme derrière l’electro-drum de Third Eye Fondation, ayant accouché de très bons disques (“Ghosts” et “You Guys Kills Me” pour ne pas les nommer). L’aventure Third Eye étant mise sous cloche, j’avais même sauté sur son premier disque marqué de son nom, le “The Mess We Made”, sans y retrouver l’éclat des prods précédente. Bref, un peu déçu, j’avais un peu lâché l’affaire, et loupé les deux disques suivants, cristallisant cette mutation étonnante, passant de la Drum expé aux musiques noise-balkaniques avec une aisance assez incroyable. Je vais réparer ça rapidement.



On croirait que la sérénité habite enfin le disque avec sa conclusion, Bomb The Stock Exchange, qui commence sur une belle valse, apaisée et heureuse. Le soleil, certes bien caché, perle entre les nuages, et caresse notre peau de quelques rayons rassurants. Les cordes sont à se damner, on se balade en levant les yeux, avec l’herbe verte encore mouillée par la pluie qui nous chatouille les pieds. On rigole, on respire, on espère. C’est une sortie de caverne, c’est la première aurore aperçue depuis la fin de l’hiver, c’est le moment où tu aperçois de nouveau tes potes, après trois ans d’exil. Mais le monde se craquelle, les ombres fondent sur le paysage, le tonnerre gronde. Les sourires s’effacent, les mines réjouies et soulagées disparaissent. Une gigantesque vague, non, un cyclone colossal dévale et engouffre tout. C’est la fin du monde, la fin de tout, les violons se disloquent, les voix s’éteignent, et ne subsiste que cette cathédrale noise, mêlant les voix de mille fantômes et une machine déchaînée, un hurlement amplifié d’une façon aberrante, indescriptible, se confondant presque avec le néant.


Matt Elliott vient de me fracturer l’âme avec un pied de biche.

Beirut composerait ce disque après avoir passé dix ans enfermé dans une cave, sans savoir par qui, ni pourquoi, à bouffer de la merde tous les jours en se faisant hurler dessus.

Enfin non, pas sur. Je ne sais pas, je ne sais plus, je perds le fil, j’ai la gerbe et j’étouffe. Au secours.












MP3 :


- Matt Elliott – Something About Ghosts ( Clic droit / enregistrer sous )












9 titres – Ici D’ailleurs
Dat’










  • Share/Bookmark
  1. Aeneman Says:

    Je te disais avant que Safari me merde mon commentaire… hmm…, que j’avais lu au départ Elliot Smith pour cet artiste dans le Noise Mag ^^…mais c’est un peu difficile vu que le monsieur en question est un peu décédé, paix à son âme :jap:.

    Hmm en fait ce disque m’a intrigué par sa pochette assez inhabituelle, des restes de ma période gothique de 15 ans qui m’ont donné envie? xD, et il restait qu’une chronique comme celle-ci pour me filer une envie de m’y pencher dessus.

    Une espèce de folk indie désespéré, et festif à la Beirut qui aurait croisé Steve Von Till de Neurosis mais encore plus résigné.
    Un disque exactement, balkanique. Une ambiance où peu importe si le monde va claquer, faisons la fête mais faisons le bien.

    …et une ambiance aussi de fêtes russes, de parrains de la mafia qui s’amusent tout en poussant d’un coup de pied les cadavres d’ex membres qui s’entassent par terre.

    Hmm, arf j’ai encore envie d’une disque, et celui-ci peut-être plus que le Popnoname de ta chronique précédente

  2. Funky5, visiteur Says:

    encore une chronique il parait qu’on est en pleine crise économique nais apparemment pas celle du disque tant mieux.j’aime bien ce coté balkanique musique à boire.Moi j’ai tous ces albums à par celui là.Certain morceau mon fait carrément peur comme s’il appelait les fantomes noyés(un des album precedent),mais des mélodies belles à chialer pas qu’ au sens figuré.A consommer avec modération,surtout au personnes dépressives.
    mon album préféré c’est the mess we made,les autres sont bien aussi mais plus difficile d’accès.moins direct au coeur quoi si tu vois ce que je veux dire.Parfait quand il neige dehors toi devant la cheminée avec un bon verre (de whisky)…

  3. Funky5, visiteur Says:

    PASSEZ SUR SON MYSPACE PAS MAL DE TRES BON MORCEAU

  4. Skowz, visiteur Says:

    Merci Dat’ pour cette découverte !
    “Something About Ghosts” et le couple “I named this ship…” / “Howling Song” m’ont retourner le coeur pour ensuite me l’émietter.
    Arg… J’aime ça.

    Beirut vient de se prendre une sacrée claque.

  5. Jean-Do, visiteur Says:

    Waouw, le MP3 m’as décalqué la colonne, je cours me procurer ça..

    Décidemment, j’en aurai jamais fini de découvrir des perles avec ce blog !

  6. janvier18 Says:

    Super chronique pour un super artiste Dat’ ;)
    Un ami a moi l’a vu en concert ce weekend, et ses mots sont une ambiance “singulière”, voire “religieuse” lol (apparement le public peu nombreux était assis et complètement silencieux).

  7. wony, visiteur Says:

    Quelle découverte !!
    Je vais l’acheter cette aprem.
    Someting about Ghosts est tout simplement magnifique !
    Merci monsieur Dat !

  8. El_pingouino Says:

    Claque. Méchante Claque.
    Pas Gentil Datura ^^

  9. Ukhbar, visiteur Says:

    Oh, comment vivre en ayant fait l’impasse sur les deux merveilles que sont Drinking Songs et Failing Songs ?
    Je connais Matt Elliott depuis à peine plus d’un an, découvert durant un concert dans une salle minuscule, amené à l’improviste par un bon ami à moi, et lui chantant son désespoir sur une guitare saturée.
    Depuis, il ne me quitte plus et je maudis le fait de ne pas avoir encore écouté cet album.

  10. Dat' Says:

    Ah et bien je suis content de ne pas avoir été le seul à avoir été electrisé par l’album, voir la chanson something about ghosts !

  11. Neska, visiteur Says:

    Hello ! Merci pour cette (nouvelle) très belle chronique sur Matt Elliott..Evidemment, je ne connaissais pas, je n’ai pas encore acheté l’album, mais j’ai rendu visite au MySpace et j’avoue, ca laisse doucement rêveur… Prochain achat (quand j’ai des sous..) !
    Et avec ma chance (et pour les parisiens) je vais voir le monsieur en concert jeudi 11 au Point Éphémère. Hihihihi..je vais en faire rager certains je pense :)
    Dat’, dsl mais je suis pas svt sur msn en ce mmt. J’ai bien eu ton info pour Arm et Iris. J’ai des nouvelles ! J’ai posé la question à Arm, et l’album est déjà fini ! Par contre, pas de label, pas de distributeur donc pas de date de sortie.
    Voili voilou, sur cette note d’enchantement, a bientot !

  12. Skorn Says:

    Un grand grand disque qui te défonce le coeur à coup de marteau piqueur. Merci Dat’, merci Matt’.

Leave a Reply