Andy Stott – Passed Me By


Graves



Marcher dans la rue, nuit noire, trottoirs multicolores, grillés par les néons. Marcher sans casque pour se donner un peu d’air, pour réapprendre à dompter une audition à 360°, pas simplement dictée par des soubresauts fixés en droite/gauche. Butiner les conversations des passants, chopper quelques mots à la volée. Répertorier les slogans des magasins, passer en revue les jingles des pas de portes, les promos gueulées au porte-voix. Ecouter des chaussures à talons claquer sur le pavé. Un téléphone qui sonne. Une bière qui ouvre l’ivresse. De la viande qui tressaute sur une plaque chauffante, devanture de restaurant. Le tintement d’un porte-clés qui oscille à chaque mouvement de hanches. Le fracas d’un métro qui passe au loin. Des klaxons fatigués. Un vélo qui grince. Le ronronnement des bus. Des rires. Surtout des rires.

Puis se diriger vers le quartier rouge, vers les rues clubs, là où le bitume est maussade,  mélancolique, écrasé par la solitude, mais où les sous-sols tressautent, vrombissent, hurlent. Passer dans ces rues, décalqué par la fatigue, et raser les murs pour percevoir les “boum boum boum” perlant du béton, qui me fascinent, mêlés au brouhaha de la ville. Voir une porte s’ouvrir, donner sur un long escalier rouge, entendre une techno étouffée, qui semble tabasser dans les tréfonds, pour disparaître quelques secondes après, lorsque le videur a fini son aléatoire sélection. Marcher sur un trottoir et sentir la folle activité sous-jacente. Tous ces beats sourds semblent émaner du même réseau, comme si cet amas de clubs n’était qu’un vaste et unique complexe de débauche souterraine.

Ce genre de sentiment, il avait été parfaitement matérialisé sur disque avec le sublime Incense & Black Light de Rod Modell. Puis sur Liumin d’Echospace, parfaitement ancré dans les néons et le bétons Tokyoïte. Justement, sur le même label que les précités, voici Passed Me By. D’Andy Stott, je ne connaissais que sa réputation et quelques morceaux grappillés ici et là, (tu n’as pas de platine, tu peux toujours courir pour t’enfiler sa disco), parfaites missives techno-melancolico-reverbées. La pochette de ce nouveau mini-album m’a clairement fait passer le pas.








Mini, l’album, car à l’instar d’un Hopkins & Creosote, le disque comporte 7 morceaux pour moins de 35 minutes. Radin ? Un peu. Mais pas avare niveau couches sonores, un vrai mille-feuilles, electro duveteuse, toujours (ou presque) enfermée dans ce cocon de fumée, ces parasites bizarres qui donne au morceau un écrin sourd et étouffé, parfaitement symbolise par New Ground, house ralentie, track putassiere en slow-motion matinée de rivotril, avec voix soul qui tente de s’extirper d’une mélasse brune et poisseuse. Tu danses ou tu passes en mode coma-debout, les deux conviennent.

C’est de la house certes, mais calée sur les pulsation d’un palpitant, sur le frémissement d’une artère. North To South, c’est une techno plaqué sous trois kilos de ciment. Et des voix, des zébrures noisy donnant un coté presque émo au traumatisme. Cordes cristallines qui caressent la bête, et l’on part sur une deuxième moitié de morceau lumineuse, dub-techno pas loin d’un Modell. Ce morceau est comme une fin de vinyle craquant ad-nauseam, jouant avec les échos, et qui te chiale sa petite complainte enfantine.

Intermittent, balancera le disque sur quelque chose de moins hermétique, entre synthés saccadés, sample disco nécrosé et voix puputes, pitchées à la perfection. La track est complètement écrasée, et semble pourtant être bourrée de relief, ça oscille de partout, fascinant. Les basses grondent comme la mort, il faut écouter ça avec la molette à fond. Nu-uk-garage de toute beauté. Et au moment où les voix survivent enfin, le morceau meurt sans prévenir… Après avoir passé du Disco-uk à la moulinette, c’est un manteau Hiphop Gangsta que va revêtir Dark Details, super swag mais carrément plus opaque et menaçant qu’une missive pimp, entre voix rugueuse et beat dub des cavernes, qui ferait passer Boxcutter pour un membre des B52’s. Surement la piste la plus difficile du disque, clairement linéaire, qui n’accueillera pas une pointe de lumière sur plus de 6 minutes.

On ne sort pas du gouffre avec Execution, tout aussi dépressif, mais relevée par quelques échos de voix lugubres, et une zébrure féminine superbe. Les rares synthés, presque Trance, se retrouvent bouffés par les parasites. Ce n’est plus écouter la Techno du voisin l’oreille collée sur son mur, c’est carrément regarder un vinyle tourner avec un flingue te baisant la tempe et des démons qui te soufflent sur la nuque d’une voix rauque. Passed Me By concluera le disque avec une techno plus ouatée, très Deepchord dans l’âme (nouvel LP à la fin du mois justement), avec une mélodie mélancolique, drôlement belle, pour un morceau tout en progression. Après les deux salves terrifiantes du dessous, on aurait presque la gorge serrée de retrouver autant de pureté pour presque 7minutes à planer au dessus d’une mégalopole multicolore, en pleine nuit, avec de la pluie s’il vous plait.





Court disque donc, mais suffisamment étouffant pour ne pas glisser sur nos oreilles sans laisser d’empreinte. Evidemment, c’est austère, sombre, âpre, pas fais pour faire peter cotillons et trompettes. Ca ne plaira surement pas aux réfractaires d’exercice Techno-house-dub, mais si le coté salace mâtiné de voix pitchées pourra convaincre les amateurs de musique bitume. Ce disque c’est comme attendre enchainé dans une cave en attendant de se faire human-centipeder, avec ton voisin de cellule qui écoute de la techno en poussant d’étranges râles de plaisir, sachant sa dernière heure perler, le tout étouffé à cause de l’épaisseur du béton. Mélange mélancolico-dansant sourd et grondant, House de gouttière avec les gencives en sang, apathique dancefloor de fin de nuit, où alcool et psychotropes ont transformé la plèbe en zombies

Mais sous cette noirceur quasi-imperméable se cache des compositions drolement belles, parfaitement taillées, fascinantes dans leur propension à se déplier, hypnotisant avec ces effets de couches sonores grillées, façon Technasia sous une averse. Comme si Andy Stott te faisait écouter sa musique en te plaquant un coussin sur la gueule pour que tu suffoques, les enceintes bien callées sous le matelat. Parfait pour les nuits noires, à vouloir bouffer les nuages, à genoux dans le caniveau. And graves.






Andy Stott – Intermittent





7 Titres – Modern Love

Dat’





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  1. Felicis Says:

    “c’est carrément regarder un vinyle tourner avec un flingue te baisant la tempe et des démons qui te soufflent sur la nuque d’une voix rauque.”

    Deepchord + Echospace en référence : Bingo.
    Ces basses monstrueuses sur Intermittent. J’aime.

  2. Benjamin F (Playlist Society) Says:

    “en attendant de se faire human-centipeder” ? Plutôt comme dans le 1 ou comme dans le 2 ? http://www.bbfc.co.uk/newsreleases/2011/06/bbfc-rejects-the-human-centipede-ii-full-sequence/

    Bon sinon je suis sur le coup également. Très beau disque avec ce côté poisseux que tu décris si bien.

  3. Dat' Says:

    Felicis ==> Le disque est clairement affolant niveau basses, mais vu que le tout reste au final assez calme, c’est assez jouissif. Très “sourd”.

    Benjamin F ==> ahah pas mal ! Je ne sais pas, mais dans les deux cas, c’est pas folichon comme situation !

    Dat’

  4. Deepo Says:

    Ptain sa dernière livraison, we stay together, est encore plus sombre et étouffée. Un vrai bonheur!

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