Between the Assassinations / Ambition as a Hellridah
Je voulais éviter de faire un laïus sur l’hyperactivité de Raoul Sinier en introduction, mais j’y suis un peu obligé, vu que le bonhomme nous a encore abreuvé de sorties depuis 1 ans. Après son excellent Tremens Industry, disque imprimant une ouverture sur le chant déjà amorcé avec l’imparable Transfixed Night, le Parisien s’est remis aux Ep, en en balançant un excellent Strange Teeth / Cymbal Rush porté bien haut par ses deux titres chantés, et un Melting Man escarpé
Dans ces pages, on avait laissé le musicien sur une interview en début d’année, où il faisait part de son envie d’incorporer un peu plus de chant dans sa musique, et d’avoir un album fort sur ce principe, déjà bien expérimenté avec les multiples Ep. Sa précédente livraison étant un vrai bloc bien instable et désaxé, on pouvait légitimement se demander si le fait d’ouvrir un peu sa recette n’allait pas transformer les internements de force en simples visites pépères. Que nenni, mordez les sangles, éventrez les matelas et grattez les murs jusqu’à ce que les ongles sautent : on est bien coincé dans la cellule de Ra pour un bon bout de temps.

Guilty Cloaks est plus resserré que ses grands frères en termes de morceaux, mais pas niveau durée. Pas plus mal. Pas de dvd non plus, beau digipack cartonné pour seul compagnon de route. Ouverture, c’est candide, Raoul Sinier prend de nouveau le parti d’entamer son album avec des synthés qui s’enroulent et partent vers les nuages. Tu as quinze couches de claviers qui s’emmêlent, mais ici, point de truc flippouillant à la Tremens Industry, on nage à coté d’un µ-ziq désabusé, assis sur le bord de la rivière à faire des ricochets en fumant sa clope. Je me comprends. Le calme donc. Puis l’anarchie. She Is A lord déboule, et fracasse tout sur son passage. Rythme dérouillé, démonté, cyborgs noisy qui se transpercent le corps en hurlant, maelstrom déstructuré, baleines de chrome, tu viens de te faire encuber. Pour le premier “vrai” morceau du Lp, on se dit que le Raoul Sinier a pété un boulon. Que l’on ne va pas tenir 5 minutes à cette vitesse, on tâtonne pour chercher le frein à main. Pile à ce moment là, ça braque, ça crisse, tout se stoppe brutalement, et vlan, rythme bucheron dans la tronche. Le Parisien vocalise, hulule sur l’instrue. Le bonheur. Tu tapes du pied, tu bouges la nuque, tu sens la missive imparable, même si tu ne sais plus trop ou tu es. Et voilà que le refrain t’écrase la tête contre ton bureau, clavier imprimé sur la gueule.
Ce refrain, c’est comme si les adeptes d’une secte, drogués et encagoulés dans de grands habits noirs, te couraient après en psalmodiant des invocations violentes. Toi, tu détales comme un dingue dans ce long couloir noir, une torche à la main, et tu te chies dessus. C’est mortel, c’est un tube dingue, une tuerie. Raoul Sinier nous avait déjà fait le coup du morceau chanté bien branlé, nécrose pop-rock cramée que tu pouvais (enfin) singer dans ta douche les jours de pluie. Transfixed Night, c’était un peu ça. Strange Teeth and Black Nails aussi. Mais ce n’était pas aussi équilibré, aussi maitrisé. Je dis équilibré, car il faut passer ce morceau dans un public éclectique et sentir le monde s’embraser. Il faut voir le fan de new-wave balader ses mains façon air-synthés. Le fan d’electro bouger la tête comme un robot. Le fan de métal lever le point pendant le refrain, car ça lui rappelle plein de disques de hard qu’il adore (il est un peu bourré aussi). Le émo qui kiff le truc, au dessus de sa bière qu’il ne boit pas parce qu’il triste. Le blogueur dans le coin qui aime bien tout ce qui est nouveau, et qui cherche (en vain) sur Shazam. She’s a lord, ça plait autant aux amateurs d’electro que de pop que de Metal. C’est peut être le premier “tube” de Raoul Sinier, le truc qui pourrait l’envoyer sur MTV pour aller chercher un award avec un teeshirt chat (keyboard). Sur Guilty Cloaks, il n’y aura pas deux She is a Lord. Parce que le morceau est hors compétition. Mis il y a encore des tripotées de tirades musicales bien mortelles.
Sur ce Guilty Cloaks, il chante un peu partout le Ra. Over The Table, c’est une intro avec des synthés qui copulent, une rythmique bien sèche qui châtie la nuque, et une voix plaintive qui se mêle au tout à merveille. Hey, pas sur qu’elle s’y mêle tant que ça, la voix, justement. La ville secouée, le chaos est en bas. Raoul sinier posé sur la colline, il contemple le maelstrom, les rues, le sang. Il constate. Il chante au loin, il survole le bordel et la voix drape gravement le tout. Et c’est bourré de détails : tu entends les simili-violons qui donnent envie de chialer ? Je ne sais pas si c’est des cordes synthétiques, si c’est juste les claviers qui donnent cette impression, comme si le morceau prenait de l’importance d’une façon millimétrée, mini-couche sonore, cette petite goutte en plus qui prend les trippes.
Too Late, c’est cristallin, là aussi candide, sur l’intro, ça pourrait être du Depth Affect qui s’étouffe dans son vomi, mais un rythme balaise va vite balayer le tout. C’est plus léger, moins grave, plus aérien, toujours aussi earworm. C’est plus candide oui, mais sacrément déviant. Comme si le morceau pouvait basculer d’un moment à un autre, et faire entrer saturations et déchirements. Il ne le fera pas, ce qui est encore plus dérangeant. Sinon le final où les « Im happy its too late… » se perdent dans cette montée de cordes synthétiques et de claviers épiques est à crever.
Il y a aussi Summer Days, autre grosse réussite du Lp, qui charcute un vieux sample enjoué, pour le filer sur un amas en fusion, entre fracas métalliques et chant plus assuré. Le rythme est lourd, pachydermique, on ne sait pas si l’on doit lever les bras au ciel en riant ou juste sauver sa peau. Crise d’asthme, bande fm, fin du monde et colliers de fleurs. Summer days mais pas club-med, les synthés fragiles et malades n’empêcheront pas notre cerveau de chanter le morceau toute la journée. Ne pas oublier le final Walk, qui bastonne sa maman avec un métronome fou, pour conclure l’album d’une façon ultra épique.
Je suis en train de faire une chronique en séparant les morceaux chantés des sans-vocaux, parce que je suis un gros fainéant, et que c’est plus simple, et que cela m’évite de faire façon tracklist dans l’ordre. Mais le bonhomme me nique le bon déroulement de ce texte en jouant la dualité et file avec le massif Winter Days (qui apparaît avant Summer Days), une fresque électronique avec des sonorités chères au musicien. C’est des mélodies claudicantes, des rythmes posés qui partent sans prévenir en couille, qui vrillent, crissent et s’enlisent. Marcher sur un champ, sous une pluie de bombes. Ca explose dans tous les coins, mais on ne sait jamais où, et surtout, si cela va vraiment nous tomber sur la gueule. Le sol se démonte, s’ouvre, s’avale, les ruptures noisy s’intensifient, le morceau devient dingue, et après 6 minutes de course folle, émeutes et molotovs, Ra se met à chanter dans le chaos le plus total. Simulateur sismique.
En parlant de tremblements, Flat Street balance un instrumental de haute volée, tranchant un peu avec la recette Ra. Il l’avait fait avec Hard Summer sur le Lp précédant, mais point de shoegaze beau à chialer cette fois, on tape dans le rock-fusion-math-punk-electro-truc-machin, et ce rythme qui roule, claque et fulmine entre deux coups de guitares, taquets saturées qui rampent en prenant de plus en plus d’importance, en tailladant avec violence. Le morceau devient imparable dans son dernier tiers, sauvagerie contenue et communicative, une direction que devrait défricher Ra, tant elle semble lui seoir à merveille.
Raoul Sinier, vient là de sortir son meilleur album depuis Wxfdswxc2. Le plus complet, le mieux construit, celui qui se tient le mieux de bout en bout. Certes, dans ce LP, il n’y a plus de titre fou à la Stone Pills ou Wonderful Bastard. Il y a moins de grand baroufs noisy façon arrachage de bras à la tenaille. Mais le disque se tient là, debout sur ses pattes, inamovibles, imposant, bouffant l’espace et écrasant la vue, tour panoptique géante. Et il y a surtout un tube, improbable, imparable, un petit chef d’œuvre de saleté avec She is a Lord, transportant Raoul Sinier dans une autre galaxie, elle aussi bien prometteuse. L’apport du chant dans les compositions de Sinier est indiscutable. Pour la phrase “à la” communiqué de presse, le Parisien balance une grosse taloche en nous filant un Guilty Cloaks qui oscille entre un Thom Yorke ayant trop bouffé de Dogmatil et une âme perdue qui chanterait des ritournelles dans une ville détruite, karaoké post-apocalyptique. Du tout bon.
Un peu plus dans ces pages :
- Raoul Sinier – INTERVIEW 2011
- Raoul Sinier – Tremens Industry
- Raoul Sinier – Brain Kitchen
10 Titres – Ad Noiseam
Dat’
This entry was posted on Friday, September 2nd, 2011 at 12:41 am and is filed under Chroniques. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.
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j’adore cet album
mais j’ai eu du mal à le trouver lol
super chro comme d’hab
comme tu dis L’apport du chant dans les compositions de Sinier est indiscutable,transportant Raoul Sinier dans une autre galaxie t’as absolument raison…et en plus de pouvoir conquerir de nouveau (curieux )auditeur ah ah ah (car il faut bien le dire c’est quand meme toujours bien secoué)
en fait t’as entendu le nouveau trouble over tokyo
Tiens, je n’etais pas du tout au courant d’un nouveau Trouble Over Tokyo !!!
Dat’
Excellente chro pour excellent disque, un inclassable, tous les morceaux valent leur pesant de cacahuètes, l’ensemble est moins étouffant que les expérimentations précédentes, plus lumineux, je dirais même plus pop, déglinguée certes, mais pop, et Raoul s’en sors bien avec le chant, en tous cas pas plus mal que le chanteur de The Rapture, mais alors je vais encore faire mon rabat joie comme avec le Silent Storm de Magnetic, pourquoi chanter en anglais ? Surtout quand on a un accent français à couper au couteau bordel ! D’accord, j’exagère, je comprends le choix artistique mais je suis sur que la langue française avec de bonnes paroles pourrait très bien se caler sur se genre de musique et puis la french touch c’est quand même la classe quoi ! J’ai parfois l’impression que certains artistes on honte du sens de leur phrase, du moins de son impact dans la langue française et cachent la misère derrière le filtre sonore anglais…
Ah ! Un petit mot sur l’Artwork qui déchire grave, j’aime beaucoup l’ univers graphique de RA, son sens du détail, son style malade mais soigneux(!) en accord parfait avec sa musique, d’ailleurs, après avoir exploré la galerie sur son site, je craquerais bien pour acheter sa BD “Les Aveugles”, quelqu’un l’a lue ? Dat’ ?
Une chronique énorme pour un album monstrueux, mon préféré avec Wxfdswxc2, qui sont pourtant très différent… Un grand voyage à faire et refaire, et refaire…
Comix ==> Pourquoi chanter en anglais? je ne sais pas. On peut dire des choses en anglais que l’on ne peut dire en français peut-etre. Il y a l’ouverture aussi, sur le monde, plus facile d’etre écouté à l’étranger. Mais pour moi, je pense que c’est surtout une histoire de sonorités. Sur certains morceaux, il utilise sa voix pour les sonorités, plus que pour les mots. Peu importe la langue, la signification, c’est le “musical” qui prime. Je vois mal “Too Late” en français par exemple. Je pense pas que chanter en anglais, c’est renier sa langue natale, au contraire. Certains musiciens font coïncider les deux au sein d’un même album d’ailleurs, et c’est top, comme Avril. Sur son deuxieme album (d’avril), un morceau comme “quand tu fais ça” ne peut etre quand français. Mais “power” a peut etre plus de force justement parcequ’il est en anglais. Les mêmes mots dans des langues différentes n’ont pas le même impact. Et je pense que l’on peut parfois réfléchir en terme d’impact/sonorités plus que de paroles elles-mêmes
Et +1 pour l’artwork. Je pense que sa BD est dispo via son site non?
Felix ==> Yep complètement d’accord !
Dat’
On est bien d’accord, je suis simplement frustré car j’ai l’impression qu’il serait possible d’exploiter la chanson française avec ce genre de musique (electro, trip-hop…). Je comprends en partie l’anglais et cette langue se prête merveilleusement au chant mais elle fait moins sens dans ma tête que la langue française, moi je rêve d’un artiste de la trempe musicale de Raoul qui nous pondrais des tueries textuelles d’une puissance poétique bien de chez nous car j’avoue ne jamais avoir pris ma claque dans le domaine de la chanson française au niveau musical/sonorité sauf avec Melody et Cargo Culte de Gainsbourg, et encore, on ne peut parler de chant mais plutôt de murmure… J’ai l’impression qu’il est rare de dégotter des perles musicales dans la chanson française où c’est souvent le texte qui est mis en avant sauf exceptions rares où la musique déchire comme Noir Désir ou encore Arthur H…
Désolé pour le hors sujet, en tous cas, ce Guilty Cloaks claque son teckel, il a tourné en boucle sur mon lecteur tout le Weekend.
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