You did a great job as a muse.
Dans ma tête, il y a eu un avant et après Howling Songs de Matt Elliott. Certes, ce n’est pas foncièrement pertinent de dire ça d’un disque aussi récent, mais pas moyen de faire autrement : Ce disque a rasé mon intérêt pour l’autre projet, electro, du bonhomme, Third Eye Foundation, me poussant même à dire à la sortie du dernier opus “mouai je préférerai un nouveau Matt Elliott” alors que je n’aurai juré que par TEF il y a quelques années, en pleurant qu’un énième musicien électro prenne sa gratte pour miauler et changer de carrière (accusés Fink et RJD2, levez vous).
Mais depuis la sortie de Howling Songs, rien ne va plus, tout tourne autour de cette galette. J’achète un disque folk / balkan / rock-noise, je le compare à Matt Elliott. On me parle d’un disque qui arrache les trippes, je réponds “ouai bon ok c’est sympa, mais tu as écouté Howling Songs ?”. Ce disque fut la claque de 2008, la joue était encore douloureuse en 2009, toujours rouge en 2010, et encore sensible en 2011. Jusqu’à l’annonce surprise du label Ici d’ailleurs, annonçant un nouveau disque de l’anglais, The Broken Man, dispo maintenant, là, tout de suite, pour deux euros. Pas douze. Deux. L’album. Pas un ep. L’album, en entier, pour 2 euros. Ok, en mp3, en attendant la version physique pour janvier. avec un slogan qui claque : Music has no price but it has value, Mp3′s has a price but no value. Normalement, votre serviteur aurait attendu sagement. Mais là cette fois, pas possible. Extirper ma carte bancaire de mon portefeuille en cuir tout neuf furent les 30 secondes les plus longues de ma vie, à égalité avec celles où j’ai du disparaitre du champ de vision des passants de la façon la plus discrète possible après être tombé dans un escalator, alors que je portais une valise et mon chat ronronnant dans son panier.

La structure de l’album est assez étonnante, avec 3 très longs morceaux (de 9 à 13 minutes) et 4 autres très courts (pas plus de 4 minutes). Et c’est par l’étiré Oh How We Fell que le Lp débute, et son intro flamenco guitare qui va courir pendant deux bonnes minutes, avant que la mélodie se fasse plus émo, et que la voix grave de Matt Elliott fasse enfin son entrée. C’est minimaliste, il n’y a rien de superflu sur la première moitié du morceau, comme dans nombreuses de ses captations lives. Puis la gratte se dédouble, on gagne tout doucement en intensité, le titre part doucement sur une autre structure. On entend des instruments à très faibles volumes qui chantent au loin, impossible à identifier. Ligne de fin, la guitare s’intensifie, un violon fragile perle, c’est beau à en crever, et sans prévenir, alors que l’on s’attendait à une conclusion tout aussi tranquille, une chorale fantomatique, malade, anémique, déboule pour une dernière minute à te glacer le sang.
Bon, tu t’es déjà bien ramassé la gueule, et Please Please Please te cueille presque trop facilement avec cette guitare qui n’arrête plus de chialer. La mélodie est parfaite, sur un titre à peine plus de deux minutes, tu te dis que c’est nickel. Sauf qu’en son milieu, rebelote, un chœur incroyable se met à hululer, comme si tout un bataillon de soldats russes atteints du cancer se mettait à gémir sur le haut d’une montagne. Chair de poule monstrueuse. Il paraît que l’album est mixé par Yann Tiersen. Ce dernier mérite qu’on lui file un bon paquet de brouzouf vu le boulot fourni.
Dust Flesh & Bones (tout un programme) prend le relai et continue dans la veine ultra optimiste de ce disque. L’optimisme d’un mec qui va bientôt se jeter par la fenêtre. Alors Dust Flesh & Bones, c’est le diamant de The Broken Man, une fresque absolue de 9 minutes, qui te file les boules dès le démarrage. Le chant de Matt Elliott y est plus caverneux que jamais, on réveille le fantôme de Tom Waits à coup de groles dans fion, et tu n’as plus qu’à ouvrir ta bouteille de vodka pour dériver au grès du morceau. Là aussi, ça commence en duo voix / gratte acoustique, mais le tout prend graduellement de la puissance avec échos, cordes et tout le tralala. C’est distillé avec une préciosité dingue, avec des cordes ultra discrètes, qui semblent perler à l’horizon. Quand il commence à chanter le refrain, “This is how it feels to be alone, this is all that we can call our own, dust flesh and bones”, seul repaire lumineux, placé pile au milieu du morceau, tu es en train de pleurer ta mère tellement c’est beau. La gratte reprend les devants pour se fendre d’une litanie tire-larmes, avant qu’un break incroyable déboule et te casse la gueule à base de guitare ultra appuyée, voix d’anges, cordes post-apocalyptiques. Matt Elliott reviendra pour te finir à coup de batte de baseball avec une dernière incartade vocale sublime, qui te laisse obligatoirement sur le carreau. Le mec te coupe le palpitant en petit morceau, te balance une cathédrale en ruine sur la tronche. Et ce coté malade, qui semble parfois ralentir, ou choisir la fausse note, déstabilise encore plus, ce coté puant la lèpre qui court sur tout le disque et qui te fout un mignon cafard. Matt ne semble plus avoir la force de noyer ses morceaux folk sous de la Noise folle, comme sur Howling Songs. Il semble vouloir tenter le coup, mais à part quelques feulements, énergie du désespoir, rien ne sort.
How To Kill a Rose, petit interlude folk rapidement parasité par des lignes noisy et quelques cordes anémiques fera son petit effet, avant de s’effacer au milieu du vent et de laisser place au marathon If anyone tells me ”It’s better to have loved and lost than to never have loved at all”, I will stab them in the face (best track’s name of 2011), long de 13 minutes. C’est en même temps le plus puissant des morceaux et la petite déception du disque. Puissant parce que la mélodie du départ est sublime, avec ces filets de voix qui tournent autour de notes de piano cristallines, et de cordes toujours aussi lacrymales. Quand Matt Elliott se met à chanter, c’est toujours aussi parfait, et tu devrais avoir le cœur arraché aux alentours des 8 minutes. Seul problème, c’est qu’après avoir chialé toutes les larmes de son corps, on finit par suffoquer dans sa morve, et que le morceau s’avère un poil trop long pour accrocher de bout en bout, avec une conclusion qui aurait méritée de progresser un peu plus au lieu de faire “plip plip plip plop plop plop” avec le piano. Ok ok, la meute de chiens qui s’infiltre sur la fin du titre, pleurant la mort de leur maitre en entourant le corps à moitié enseveli sous la neige, clébards hurlant à la lune une dernière fois pour rendre hommage, ça te serre la gorge hardcore. Tu arrêterais presque de respirer. Bref, ce morceau est beau, à n’en point douter, mais il lui manque un petit truc pour tutoyer la perfection.
Les deux titres finaux, This Is For et The Pain That’s Yet to Come, dyptique apaisé avec une première partie guitare chœurs, superbe, qui te sort une montée toute belle, presque enjouée façon balkans (donc triste quand même) qui va monter jusqu’à la rupture. The Pain That’s Yet to Come, plus pop, renouent avec les atmosphères des premières minutes du disque, avant de partir complètement en couille, sur des chants fantomatiques vrillés par une guitare électrique ultra saturée qui crisse au loin. Ca fourmille de détail, mais ça n’explose pas. Sur les précédents disques, la noise aurait tout embarqué, rasé espoir de survie, comme sur Bomb The Stock Exchange (le morceau ultime de Matt Elliott). Mais maintenant, la rage n’est plus, place à l’abandon. On se demanderait presque si le mec à encore la force de tenir son instrument.
Beaucoup plus calme, mais loin d’être apaisé. On sent que le mec veut s’énerver, veut tout foutre en l’air, mais qu’il n’en a plus la force. Il est malade, cassé, seul. Sur ce disque, Matt Elliott n’est plus le bruit et la fureur, mais bien un homme démonté après trop d’épreuves. L’album porte parfaitement son nom. Matt Elliott était quelqu’un qui courbait le dos et serrait les dents, à affronter vents et tempêtes sur la proue de son bateaux, à tenir tête aux épreuves les plus dures en chialant des larmes de sang. Epoque révolue, il est maintenant recroquevillé sur sa guitare, dans une chambre sale, à pleurer sur le passé, à sangloter sur une vie qu’il a prévu d’interrompre à la fin de cette bouteille de vodka posée sur le sol : fini le folk écrasé sous des couches de Noise bruitistes, dites bonjour aux complaintes rongées par la mort.
Matt Elliott te foutait des coups de fusil dans le ventre. Il te maintient désormais la tête sous la flotte, pour que tu crèves la gueule ouverte, seul comme une merde, dans l’indifférence générale. Mais pendant que l’eau s’infiltre dans ton œsophage et t’étouffe, le mec te donne au moins l’occasion d’écouter, une dernière fois, un album d’une beauté folle.
7 Titres – Ici d’ailleurs
Dat’
This entry was posted on Wednesday, December 7th, 2011 at 8:48 pm and is filed under Chroniques. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.
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je découvre, j’avoue que j’ai un peu du mal avec le “folk” (désolé de généraliser), mais je vais essayer d’écouter le disque -et le précédent-, car ta chronique est belle et passionnée, comme d’habitude
ah oui non en fait je connaissais, enfin, disons que j’avais déjà écouté le 1er (je l’ai reconnu la pochette
)
J’ai largué Matt Elliott et TEF de ma discothèque depuis si longtemps que j’ignorais totalement sa reconversion dans le folk dépressif. Je suis pas franchement convaincu par l’extrait “Dust Flesh and Bones” et sa chorale virile de pompiers bulgares mais je suis très agréablement surpris par la voix de Matt Elliott et ta chronique qui me donne envie de me pencher sur “Howling songs”. Donc merci et au plaisir de lire ta prose enflammée.
j’ai hâte de poser mes oreilles sur ces nouvelles larmes mortuaires.
Howling Songs m’avait laissé un sacré souvenir… Plein de fureur et de beauté.
Chro’ très passionnée, agréable à lire.
triste et beau , Germinal en musique
j’accroche
Mr Patate ==> Il faut absolument réécouter Howling. Jusqu’à la mort !
Baka ==> “et sa chorale virile de pompiers bulgares” ahahah pas mal celle là, je l’aurai bien casé dans la chronique… ! N’hésite pas à taper dans le précédant. Il y a aussi des chorales viriles, mais c’est démonté par des vagues sonores énormes.
Noiz’ ==> Tu verras, le contraste est presque déstabilisant au départ. On se demande vraiment quand est-ce que cela va exploser, et l’on repart un peu déçu. Puis on tente à nouveau l’expérience, et c’est bonheur.
Dat’
C’est bon de te lire au sujet de ce disque. De mon côté, il m’impressionne trop, je ne sais pas par où commencer. Je sais juste qu’il ne me déçoit pas alors qu’il semblait impossible d’arriver après Howling Songs…
Tu écris tellement bien que j’ai été happé par ta chronique et me suis seulement rendu compte à l’écoute que c’était du folk. J’étais déjà persuadé que j’allais découvrir une pépite mais malheureusement je n’ai pas le passé musical pour réussir à la déterrer…
j’écoute Broken Man en boucle depuis 48h00. ça donne clairement envie de descendre une bouteille de shôchû et de se balancer du haut d’une falaise. Ceci dit malgré le côté très mélodramatique et l’exacerbation extrême des sentiments, Matt Elliott parvient à faire preuve de beaucoup de retenue, de pudeur et de délicatesse.
Sa voix, quelque part entre du Nick Drake fissurée et dépitchée dans les graves et du Jarvis Cocker sans le côté sarcastique et grandiloquent, est assez sublime.
Sans aucun doute l’album le plus ambitieux, personnel et touchant que j’ai écouté cette année.
Bref j’adore et j’ai commandé la trilogie des Songs en vinyl.
Encore merci.
Benjamin F ==> Je pensais aussi qu’il me semblait impossible pour lui de se faire un trou dans mes oreilles, après Howling Songs. (Je voyais mal un truc ENCORE plus dantesque que Howling songs). Mais au final, accoucher d’un disque qui est presque le négatif de la précédente trilogie, c’etait surement la meilleur des choses à faire !
Kzr ==> Je pense que l’on a pas besoin d’un background folk pour apprecier ça. D’ailleurs, j’en écoute assez peu moi même. Si le genre te rebute, peut etre que de jeter une oreille à “Howling Songs LP” pourrait te faire changer d’avis… !
Baka ==> Content que tu sois passé par dessus la chorale de pompiers bulgares ! Je pense aussi que c’est l’un des albums les plus impressionnants de l’année…
Dat’
Ah, heureux de voir que le nouveau a l’air aussi puissant que la trilogie. Tu as eu l’occasion d’écouter les deux merveilleux précédents albums de la trilogie (Drinking et Failing Songs) et son premier solo (The Mess we Made) depuis ton écoute bouleversifiante de Howling Songs ou ç’aurait été trop à supporter ?
Avant de lancer pour la première fois l’album, la chose que j’attendais c’était ces vagues noisy à te faire décoller du sol. Alors forcément, à la première écoute j’étais un peu triste. Puis est venu la deuxième écoute, au casque, en pleine nuit. Et là j’ai compris que les éclairs noisy étaient bien là, que c’était à nous de les imaginer, qu’ils étaient là mais contenu. Ce disque est clairement impressionnant, ça fourmille de détails, ça se laisse découvrir petit à petit.
D’ailleurs, c’est après avoir écouté “The Broken Man” que j’ai commencé à voir des fantômes
Ukhbar ==> Yes, j’ai plongé dedans au bout d’un moment, et je ne le regrette pas, la trilogie est hors norme. Reste que Howling Songs reste mon référent, le choc de la découverte j’imagine.
Le premier solo, je l’avais écouté il y a tres longtemps, suivant TEF, et il m’avait écarté de Matt Elliott. Ca me faisait un peu chier à l’époque, tout ces musiciens electroniques qui lachaient leurs machines pour faire du folk & co. Grosse erreur de jugement ahah.
Skowz ==> Yep, tu décris parfaitement en 4 lignes ce qui s’est passé dans ma tête aussi. PRemiere écoute, on se sent lésé… Ecoutes suivantes plus attentives : baffe dans la gueule.
Dat’
Putain Dust Flesh and Bones elle est vraiment impressionnante on dirait un mec au bord du suicide qui te conte calmement son desespoir.. C’est vraiment beau. Rien d autre a dire.
merci pour la chronique, c’est très beau, comme le disque. Ca donne envie de dire : “tu la sens, l’émotion qui passe?”
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